Les aventures d’un bébé violoncelle

Nous sommes heureux de retrouver Elsa Wack, notre linguiste du mois de janvier 2014. Elsa, née à Genève, est traductrice indépendante de l'anglais et de l'allemand vers le français. Titulaire d'une licence ès lettres, ayant aussi fait de la musique, du théâtre et du cinéma, elle aime écrire et sa préférence va aux traductions littérairesPour retrouver les contributions précédentes d'Elsa, cliquez ici.


C’est une histoire bien américaine ! Avec des stars, des détectives, de la nostalgie pour la France, son artisanat traditionnel, sa noblesse et ses rois Louis ; y compris un road trip et quelques voyages en avion.

L’histoire de deux enfants prodiges du violoncelle, avec 60 ans de différence d’âge.

La première s’appelle Christine Walevska.
Vers 1947, âge d’or de la musique classique à Los Angeles, son père Hermann avait créé Westwood Musical Instruments. Il vendait et réparait à profusion des Stradivarius et autres instruments d’exception.

Walevska and father
Christine et son père
Hermann Walevski


Christine devait apprendre le violon, mais elle raclait lamentablement ses cordes, houspillée par son professeur.
Son père, comme bien des gens, avait pensé : « Donnons-lui un instrument bas de gamme au début ; si elle persévère, on lui en achètera un meilleur. »

C’est là qu’intervient le héros de l’histoire : un « Bernardel ».
Un violoncelle pour enfant qui portait l’inscription (en français) : « Pour la petite Comtesse Marie, 1834 ». Fait par le luthier [1] Bernardel, donc, Auguste Sébastien-Philippe de ses prénoms, à l’époque du roi Louis XVIII.

  Walevska cello  
 

BERNADEL Luthier Élève de Luport Rue Croix
des Petits Champs No. 23 Â PARIS      

Pour la petite Comtesse Marie 1834

 

Un négociant l’offrit en cadeau au père de Christine. Et elle en tomba amoureuse : elle voulut jouer du violoncelle, sur celui-là seulement, et décida qu’elle serait virtuose.

Ce qu’elle devint.

Mais les enfants grandissent… Il fallait bien passer à un violoncelle plus grand. Hermann Walevski promit à sa fille de ne jamais vendre le Bernardel : elle pourrait le transmettre à sa propre fille, lui enseigner à jouer dessus, et ainsi de génération en génération.

  Christine  Walevska girl  
 

Christine Walevska

 

En attendant, le petit violoncelle fit de la figuration dans le magasin.
En 1967, Fred, le frère de Christine, reprit l’affaire, ajoutant aux instruments classiques des guitares pour les stars de la pop et du rock, Beach Boys et autres Rolling Stones.

Le Bernardel était toujours un des fleurons du lieu, avec une guitare incrustée de nacre.

Or un jour, en 1976, il y eut un casse, et ces deux instruments furent volés.

Christine avait mûri, elle était très belle, son jeu plus beau encore. Elle faisait partie des violoncellistes les plus acclamées. Ce vol lui causa un désespoir passionné. Il y eut des recherches interminables.  Et vaines ! Finalement, Fred brûla l’étui de l’objet volé, espérant faire table rase des douloureux souvenirs liés à la perte du Baby Cello.

Faisons un saut dans le temps et l’espace. En 2013, à New York, un e-mail atterrit dans la boîte mail de Christine Walevska, avec trois photos et cette question : « Est-ce là votre premier violoncelle ? »

Mais Christine ne lisait pas ses e-mails…

L’e-mail venait de la famille d’un modeste professeur de piano, Dustin Breshears, dont la fille Starla est la seconde enfant prodige de notre histoire, dans une ville du nord de la Californie : Starla et ses frères baignaient dans la musique. Leur père les emmenait aux répétitions de l’orchestre de jeunes dont il s’occupait.
A 3 ans déjà, la petite avait voulu jouer du violoncelle.
A 6 ans, elle jouait sans regarder ni ses doigts, ni la partition. Comme le violon, le violoncelle exige beaucoup d’oreille et un toucher très sensible.

  Starla Breshears 2  


Dustin avait alors cherché un bon instrument pour elle. Sa femme Julie entendit parler d’un Bernardel qui dormait inutilisé à l’autre bout de la Californie, dans le magasin de George Eittinger, un commerçant et ancien luthier d’origine allemande.
Eittinger voulait bien louer le Bernardel, mais à condition que l’enfant soit vraiment douée.
Toute la famille roula toute une nuit pour gagner Los Angeles et prouver le talent de Starla au marchand.
Coup de foudre réciproque ! L’enfant tomba amoureuse du Bernardel, qui fut loué pour 150 dollars par mois et assuré pour 30'000 dollars, une autre condition posée par Eittinger. C’était cher, pour le prof de piano, mais le marché en valait la peine.

Intriguée par l’inscription « Petite Comtesse Marie », la mère de Starla fit une recherche sur Internet et tomba sur une interview où l’autre violoncelliste, Christine Walevska, parlait de son premier violoncelle…

Christine n’ouvrit l’e-mail que six mois après l’avoir reçu. Elle reconnut son bébé violoncelle sur les photos.
Bientôt convaincue à son tour du talent de Starla, elle décida de lui laisser l’instrument jusqu’à ce qu’elle soit trop grande pour en jouer. Il faudrait garder le secret jusque-là ; la recherche du voleur débuterait plus tard.

Quand il fut temps de changer d’instrument, l’enquête de police commença. Mais l’ancien rapport de police avait été perdu. On sollicita un grand lieutenant-détective spécialisé dans la traque aux objets d’art volés et répondant au nom sibyllin de Hrycyk.

Hrycyk savait que pour un cambrioleur, écouler un objet d’art aussi connu est un parcours semé d’embûches. Le Bernardel avait pu transiter chez bien des receleurs avant d’aboutir au magasin repris plus tard par Eittinger. Ce dernier n’avait rien à se reprocher, pas plus sans doute que les propriétaires antérieurs, même si l’un d’eux avait été un nommé Weisshaar qui avait été concurrent d’Hermann et Fred Walevski.

Les Breshears restituèrent l’instrument à une Christine Walevska profondément reconnaissante. Peu de temps après, en été 2016, une rencontre eut lieu au magasin d’Eittinger à Los Angeles pour régler l’aspect judiciaire. Il n’y avait plus de preuve du vol du Bernardel, mais Eittinger fit contre mauvaise fortune bon cœur. D’ailleurs, il n’avait pas intérêt à ce que l’affaire s’ébruite.

Une sorte de relation de filiation s’est nouée entre Christine et Starla. Elles ont d’abord communiqué à distance, Christine donnant des leçons de violoncelle virtuelles à Starla, jusqu’au jour où elle a traversé le pays depuis New York pour écouter la fillette jouer en concert.

RubinsteinUne carrière prometteuse attend Starla Breshears. Quant à Christine Walevska,  sa renommée a déjà été établie, comme en a témoigné Arthur Rubinstein : « Une sensualité… Aucun autre violoncelliste ne m’a jamais coupé le souffle de cette Heifetz manière ». Jascha Heifetz et d’autres membres de sa génération de virtuoses ont compté parmi ses admirateurs, des compositeurs lui ont dédié des œuvres : Aram Khatchatourian, Ferde Grofe, José Bragato, Ennio Bolognini… Son interprétation du concerto pour violoncelle de Dvorak lui a valu une lettre enthousiaste de l’arrière-petit-fils du compositeur.

Quant à savoir si le Bernardel est encore joué aujourd’hui, et par qui, l’histoire ne le dit pas.

 

 

 
     

SOURCE:

The mystery of a stolen rare cello has a surprise ending
Los Angeles Times
July 20, 2020

 

[1] Un luthier est un artisan qui fabrique, répare et restaure les instruments de musique cordes pincées ou frottées tels que les violona, altos, violoncelles, violes d’amour, guitares, guitares électriques, etc. Le terme dérive de luth, un instruments a cordes pincées. (Wikipedia)